Claire Kabeyene: « Le Congo était notre cauchemar »

Claire Kabeyene, ancienne capitaine et l’une des premières joueuses de la sélection féminine de handball, ancienne avant-centre et demi centre, revient exclusivement sur va brève carrière de joueuse. Son parcours, ses moments de joie, ses difficultés, elle conte tout à bâtons rompus.

 

Claire Kabeyene, 45 ans après votre première sélection chez les Lionnes à l’âge de 17 ans, que devenez vous ?

Après avoir perdu mon emploi, j’ai monté un cabinet où je forme les secrétaires, le personnel administratif. Quand j’ai quitté la BIAO en 1996, la direction des Cimenteries du Cameroun m’a confié la gestion  des équipes mais j’ai dû arrêter puisque mon travail d’assistante de direction était très prenant. Je devais organiser les autres pour qu’ils puissent jouer. Je travaillais même les samedis. Mais quand on est une femme, une mère et que l’on n’a que le dimanche, ce n’est pas pour aller au stade. C’est aussi pour s’occuper de la maison. Je suivais à distance les résultats. Il y’a trois ans, je me suis retrouvée présidente du Beach handball. Nous jouons sur du sable mais le stade a disparu. J’ai trois enfants. Ma fille aînée est expert comptable. Mais j’ai plein d’enfants que j’élève.

Vous avez été scolarisée dans un internat où les filles apprenaient à être des bonnes femmes de maison. Mais vous, toute jeune, choisissez le handball…

Mon histoire avec le handball commence effectivement en classe de 6e au Lycée technique des filles de Yaoundé. J’avais à peine 11 ou 12 ans. J’ai joué pendant toute ma scolarité. J’ai passé mon temps sur les stades. A la récréation, pendant que les autres filles apprenaient à faire des tresses les mercredis après-midi, nous étions à l’entraînement avec quelques coéquipières. Nous avons grandi là-dedans, cela a développé chez nous, un certain esprit fort qui nous sert encore aujourd’hui. Nous étions à la limite une famille puisque nous nous connaissions toutes. Etant internes, nous étions regroupées au même endroit, nos après-midis libres, nous les passions au stade. Les samedis, nous livrions des matchs. Le sport de cette époque n’a pas freiné nos études. Simultanément, nous étions les plus brillantes en classe et sur les terrains. Pourtant, on disait que quand on fait du sport on ne fait que cela. On appelait l’internat le frigo.

Quelles étaient les grandes rivalités à l’époque ?

Les rivalités étaient d’abord au niveau régional. Qui domine qui pendant combien de temps ? Il fallait tout faire pour être le leader et le lycée technique réalisait de belles performances.  Nous avons tenu la tête des compétitions pendant une décennie. Nous étions la bête à abattre parce que nous étions toujours sur le podium. Ensuite, il y avait cette rivalité entre les équipes de Yaoundé et celles de Douala. Les équipes fortes de l’époque étaient, pour la ville de Douala, Syntécam Handball, Union Handball, Camship ; et  Lycée technique, TKC, INJS et Fap à Yaoundé. Nous connaissions les équipes, leurs forces. Les Jeux OSSUC étaient un brand moment où l’on voyait les universitaires jouer contre des lycéens. Dans la compétition féminine de handball, les filles du frigo sortaient toujours du lot. Yaoundé et Douala étaient les principaux pôles. Il y  avait aussi ces rivalités entre joueuses mais les meilleures de la saison étaient toujours celles qui terminaient avec le trophée, qui gagnait tous ses matchs.

Véritable choc pour vos coéquipières du lycée technique. Après l’obtention de votre Baccalauréat, vous avez décidé de rejoindre le TKC plutôt que le YUC. Pourquoi ce choix ?

Avant, j’aurai répondu : « Et pourquoi pas ? » Le Tonnerre Kalara club était péjorativement qualifié d’équipe de filles du quartier parce que les joueuses venaient majoritairement des alentours du Stadium de Madagascar. Du coup, les joueuses des autres équipes, notamment du Lycée tehcnique, affichaient un esprit de supériorité face aux joueuses du TKC. J’ai choisi d’aller jouer dans le Tonnerre parce qu’il fallait faire tomber ces stéréotypes. Donc je me retrouve au TKC après n’avoir que joué au Lycée technique. Quand on fait près sept ans dans une équipe que l’on se retrouve dans une autre, ça doit faire mal. J’ai fait deux ans dans le Tonnerre de 1975 à 1977 pendant que je faisais le BTS.

Claire Kabeyene, joueuse de la première sélection de handball en 1972

Dans votre carrière, c’était quoi le plus dur ?

Quand l’équipe nationale est née j’étais en troisième. J’y ai grandi. Mais j’ai dû arrêter après un temps. Je me suis mariée, je n’ai pas pu faire ma licence à l’époque parce qu’il fallait travailler. C’était la pression. M’étant mariée en 1978, un an après ma sortie de l’école, je me suis retrouvée à Douala, ce qui a entraîné mon départ du TKC. J’ai joué à Douala avec Cami Toyota. C’est la seule équipe avec laquelle j’ai évolué à Douala pendant un peu plus de deux ans jusqu’à ce que l’interdiction de mon mari de poursuive le handball n’intervienne. J’ai dû lui obéir et abandonner cette passion. Après 1982, j’ai fait mon premier enfant par césarienne. Il ne m’était plus possible de continuer. J’ai dû arrêter comme internationale. C’était dur.

Des propos dithyrambiques sont formulés lorsque l’on parle de ces premières sélections de handball féminin du Cameroun. Qu’est ce qui faisait votre charme ?

A l’époque, nous étions très techniques. Ce qui est différent des joueuses d’aujourd’hui. On jouait beaucoup avec le corps. Nous jouions des deux mains, nous faisions des passes à l’arrière, entre les jambes, on shootait avec la main gauche. Malheureusement, il n’y avait pas encore la télé. Le public ne pouvait pas voir ces choses formidables. Nous avons essentiellement joué sur les stades en goudron. Quand tu planais, tu t’écorchais ou te cassait les bras mais tu revenais tout de suite après sans pleurnicher. C’était grave.

 

« Une finale de coupe perdue contre Syntécam parce que j’avais envoyé le ballon sur la  barre transversale »

 

Quels sont les mauvais souvenirs de votre passage en sélection nationale ?

Il y a avait cette disproportion dans le traitement des sélections. Quand nous allions en compétition, pendant que les footballeurs avaient plusieurs jets de maillots, nous n’en avions que deux. Donc, quand vous terminiez le match, il fallait tout de suite aller laver le maillot le soir et le faire sécher pour le lendemain. Les tennis, parfois c’est dans le pays d’accueil que nous nous en procurions. Ici, ce sont les présidents qui portent la fédération contrairement au football. Je me rappelle une fois, on jouait à Brazzaville. A la mi-temps d’un match contre le Congo, nous avions marqué 7 buts. Moi, j’en avais marqué 5. Des spectateurs sont entrés au stade et m’ont tabassé en 1972.Au Congo, à  l’époque, le handball était le sport populaire. En plus, il était difficile de battre ce Congo là. C’était notre cauchemar. Nous perdions systématiquement contre cette équipe. En finale de coupe du Cameroun contre Syntécam, à la dernière seconde de la fin du match, nous avons bénéficié d’un pénalty. Sauf que ce jour, j’ai mis le ballon sur la transversale. L’équipe a perdu. Ma manière de tirer les penaltys nous garantissait les buts. Mais ce jour, je n’ai pas réussi. Cela m’est resté en travers de la gorge jusqu’aujourd’hui.

 

« Jouer en sélection nationale à 17 ans était comme de l’opium »

 

 A côté du pas bon, il peut avoir du bon…

Mon premier objet de fierté est d’avoir été parmi les pionnières. Nous avons fait partie de la première sélection de handball de 1972. Le Lycée technique à l’époque était le socle de cette sélection parce que sur les 12 joueuses, 7 provenaient de là. J’ai fais ma première sélection cette année-là, à l’âge de 17 ans. C’était comme de l’opium pour moi. Nous sommes allés en 1972, aux Jeux d’Afrique centrale à Brazzaville. A l’époque, il n’y avait pas de média. Mais en 1974, nous avions comme reporter, monsieur Paul Célestin Ndembiyembe de Cameroon Tribune. Nous avions un stade spectaculaire à Madagascar. Le Stadium de Madagascar, c’était là le handball au Cameroun. Le président Ahidjo avait instauré que tous les capitaines reçoivent leurs trophées le jour d’une finale de coupe. J’étais la première capitaine à recevoir un trophée de ses mains. J’avais 17 ans à l’époque. Toute frêle, j’étais la tête de la délégation de mon équipe. A l’époque, il y avait tout un mystère autour du président. Il ya avait comme un courant autour du président de la République, du palais. Quand le protocole a fait signe d’avancer, j’ai avancé. Il y a eu un moment d’hésitation. J’ai pris la coupe. Après, il fallait attendre la poignée de main. C’était un moment de pur bonheur. Le milieu sportif est très formateur. Quand on a été sportif, on côtoie tout le monde avec la même aisance. Ça vous apprend à vivre dans tous les milieux. Je pouvais dire à un coéquipier garçon de me dégrafer la bretelle de mon soutien sans façon. On pouvait s’asseoir sur des casiers pour manger des beignets sans façon aussi. Cela tue en vous, l’esprit d’orgueil. Lors d’une des éditions des Jeux OSSUC, le train est tombé en panne à Sodibanga (dans l’arrondissement de Messondo, région du Centre), le village du ministre de la Jeunesse et des Sports de l’époque, monsieur Félix Tonye Mbock. Nous nous sommes retrouvés dans un champ de manioc que nous avons dévasté. Nous avons déraciné le manioc qui a été notre ration journalière. Les fruits aussi sont passés. J’ai aimé cette vie à la scout, cette vie de plein air faite de blagues.

 

« Les Lionnes doivent avoir leurs codes en Allemagne »

 

Vous aviez plusieurs petits noms à l’époque. Des surnoms hérités de votre attitude sur le terrain .Pouvez-vous nous en dire plus ?

On m’appelait « petit piment », « petit ciment) ou koulou. Chez les betis, koulou, la torture, est un symbole d’intelligence. Beaucoup se rendaient compte que pour mon âge, j’avais une très grande intelligence de jeu. Je dois le surnom de « Petit ciment » a ma capacité à rentrer entre les défenses. Je traversais les zones avec une certaine aisance.je plongeais, je planais. La particularité de l’équipe c’était que les joueuses étaient majoritairement fines. Les spectateurs avaient plaisir à me voir jouer. Nous avions des personnalités comme Michel Zoa, le ministre Joseph Fofé de regrettée mémoire, le président Ngnié Kamga, le coach Tchatchoua qui a pratiquement moulé le handball camerounais. Avec mes conquières, on saoulait parfois des équipes. Quand on terminait les matchs avec neuf buts, j’en inscrivais le tiers.

Terminons par ces championnats du monde féminin. Quelques paroles à l’endroit des Lionnes qui vont en Allemagne en décembre ?

Les niveaux ne sont pas les mêmes il faut le reconnaître. Elles ont des ambassadrices du Cameroun. Elles doivent défendre la patrie. A l’époque, dans les stades, la seule chose derrière nous était le drapeau camerounais parce que dans les gradins il n’y avait personne. On vous hurle. Elles doivent penser au drapeau quand elles entament un match. Elles doivent s’accrocher à l’hymne qu’elles entendront. Là, elles puiseront leur force. Elles doivent s’adonner à fond et accepter d’apprendre et travailler selon les consignes des entraîneurs. Qu’elles soient disciplinées. Qu’elles ne soient pas celles par qui l’on parlera négativement du Cameroun en Allemagne. Elles doivent avoir un langage codé pendant les matchs. Nous, nous utilisions le pidgin, le duala, l’ewondo, le bassa, notamment. Elles doivent avoir un langage qui est leur, elles doivent avoir leurs codes.

Entretien conduit par A.B.

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